Bouli année zéro

Le texte de Fabrice Melquiot

 
 

Note d'intentions - "Il est la"

par Fabrice Melquiot

Bouli en a connu, des aventures. De retour au ventre maternel, le voilà. Déjà là, déjà lui.

Le regard que je porte sur l’enfance — ce temps du proche et du lointain, cousu de vie et de mort, qu’on ne cesse de vouloir réveiller à mesure qu’on l’oublie – ne produit pas de nostalgie. Rien n’est douleur, parce que tout est en souffrance, suspendu ; l’enfance remet toujours à plus tard sa conclusion, et tandis que l’on écrit, on cherche à en épuiser les fantômes, en espérant secrètement qu’ils ne meurent jamais. On a été, au lieu de l’enfance, au plus près de la vraie vie, on le sait. On cherche, au lieu de l’écriture, à renouer avec ce vécu inconditionnel, ce vécu d’ivresse, boursouflé d’évidences, à commencer par l’évidence première : l’être là. Enfant, je suis là, j’étais là.
Je crois à l’autonomie des personnages qu’on s’amuse à créer ; Bouli Miro m’a échappé à chaque fois que j’ai voulu le rattraper en rêvant de nouveaux jours à son histoire. En sa compagnie fidèle et turbulente, je reviens sur mes pas, espérant ainsi remonter à la source de ces perceptions – images, bruits, parfums – qui ont creusé l’enfance, escarpé la mémoire. Bien entendu, c’est un exercice d’imagination que ce retour sur soi, à travers le parcours d’un double fictionnel. Et c’est une garantie de sincérité que de se fier à cet homme qui se rêve en enfant, les yeux ouverts.
Souvent, dans mes pièces, les enfants sont jetés au monde, au cœur du quadrillage social. Au nom du combat, au nom des vertiges et parce qu’alors on aperçoit les guerriers, les grands vivants, sous les visages. Bouli n’a pas échappé à la règle du dehors, lui qui a déjà connu la fugue, le divorce de ses parents, et puis dans Wanted Petula, un long voyage dans l’espace, avec rien qu’un pull sur le dos.
Il m’a semblé que c’était la moindre des tendresses que de lui offrir la possibilité du refuge. Le temps d’une pièce. Qu’il revienne au ventre de Mama, nous dire comment c’est, comment c’était. Avant le dehors, avant le monde, au temps des premières questions ; je les invente pour lui, ces questions, justement parce qu’il me les pose, lui comme nul autre, lui qui est à la fois fils, père et frère.
Depuis près de quinze ans, ce chemin de l’enfance s’affirme en chemin de partage, avec Emmanuel Demarcy-Mota, Christophe Lemaire, Alpar Ok, François Regnault et les artistes qui composent ce groupe, cette bande, ce que nous aimons à nommer l’ensemble artistique : le scénographe Yves Collet, le musicien Jefferson Lembeye, la costumière Corinne Baudelot, l’accessoiriste Clémentine Aguettan, les acteurs associés [1].
Ensemble, nous avons joué Léonce et Léna de Büchner ou Peine d’amour perdue de Shakespeare et nous avons inventé à l’époque une autre version de cette pièce, qui pouvait aussi s’adresser aux plus jeunes, c’était Un Conte d’amour, adapté par François Regnault. J’ai écrit Bouli Année Zéro la saison dernière, après la création de Wanted Petula au Théâtre des Abbesses. Je savais que cette pièce serait l’occasion de nouvelles questions. Au fond, ce par- cours commun, sans cesse réveillé, est lui aussi un refuge, à sa façon. Ensemble, avec ceux-là, nous tentons de revenir à l’enfance, en empruntant la scène – comme un passage secret. Et forts de cette amitié artistique, nous frottons nos enfances les unes aux autres, en mesurons l’espace d’invention, de fantaisie, de pensée – mémoire contre mémoire, imaginaire contre imaginaire. Parce que nous partageons une utopie que l’impulsion du temps n’altère pas : celle d’un théâtre qui n’exclut personne.

Notes

[1] Cyril Anrep, Charles-Roger Bour, Céline Carrère, Jauris Casanova, Ana Das Chagas, Valérie Dashwood, Sandra Faure, Sarah Karbasnikoff, Stéphane Krähenbühl,Olivier Leborgne, Gérald Maillet et Pierre Niney

français

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