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Débrayage

mise en scène Anne-Laure Liégeois

 

Note d’intention

par Anne-Laure Liégeois - 12 février 2009

Moquette rase, bureau laqué. Distributeur d’eau. En fond de scène, une forêt sur papier glacé : croire en une évasion possible. Dans L’Augmentation, deux figures de la bureaucratie se débattent. Perec triture les rythmes, acrobatie virtuose de la langue autour d’une question brûlante : obtenir du patron un rendez-vous d’abord, une augmentation ensuite. Drolatique mais effrayant.

Pour Débrayage, même moquette, même bureau que pour L’Augmentation. En fond de scène, une montagne suisse enneigée. Trois pitres du monde du travail luttent encore dans les tranchées de la communauté des hommes au turbin. Rémi De Vos mord à pleines dents le monde carnassier de l’entreprise, depuis l’entretien d’embauche à la lettre de licenciement avec ou sans harcèlement moral et sexuel. Effroyable, mais hilarant.

Rémi De Vos est un auteur contemporain comique. Rien que l’écrire me fait rire. C’est sans doute parce que c’est rare et que l’inattendu déclenche la surprise qui engendre cet enchaînement de petites expirations saccadées s’accompagnant d’une vocalisation plus ou moins bruyante. Rare d’être contemporain et comique, oui. Et rare d’être auteur contemporain et comique, non ? Quand je le lis, je ris. Et sans honte, je dirai que plus il est affreux et féroce, plus je ris. Il faut se l’avouer, vu sous un certain angle le malheur, celui des autres et le sien aussi, provoque inévitablement cette convulsion heureuse que seul l’être humain peut manifester. Et ce n’est pas l’amant de la femme du postier abandonné dans son plus simple appareil au fond d’une armoire vide qui fait rire, non, ce n’est pas la résonance de cet intime-là. On rit d’hommes et de femmes perdus, paralysés par la peur de la perte de leur emploi, englués dans le chômage, tétanisés par la nécessité de rentabilité, prêts à tout pour ne pas être exclus, bannis de la seule vraie communauté des hommes : le monde du travail. C’est la résonance de l’intime de nos corps dans ces rouages-là qui dans Débrayage emporte. Débrayage, titre lancé comme un mot d’ordre : « quittez vos postes » et aussi « changez de vitesse ».

Après Perec et l’Augmentation, il était important, nécessaire et presque vital, de poursuivre l’aventure commencée sur « le monde du travail » et particulièrement de « l’entreprise ». Il fallait une écriture brillante, mordante, joueuse comme celle de Perec, un propos sans concession. De Vos et Débrayage. Débrayage devient donc un prolongement de L'Augmentation à l’intérieur d’un parcours.
Alors imaginez ces deux figures A et B (Anne Girouard et Olivier Dutilloy) que vous connaissez déjà ou que vous allez connaître, rencontrant dans un autre couloir, un couloir parallèle, une autre figure de l’entreprise : C (François Rabette), tout aussi halluciné, le poing fatigué d’avoir frappé à des portes fermées, l’oeil torve et glauque (comme celui de la déesse grecque du combat) à force d’avoir fixé le vide. Tous les trois, plantés là, sur la moquette grise à poils ras, pour jouer et rejouer les scènes de leur vie ordinaire dans l’entreprise. Plus de forêt en toile de fond pour faire oublier le gris poussière des murs et offrir une évasion factice, mais la riante montagne verte de Suisse. Et devant, juste à l’endroit des bacs de géraniums, ces trois microbes, ou rats de laboratoire, se débattant toujours sous l’oeil cruel et cinglant du Grand Rien.

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