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Erzuli Dahomey : déesse de l'amour

Le texte de Jean-René Lemoine

 
 

La Pièce

par Jean-René Lemoine, auteur

Une comédie tragique

Avec Erzuli Dahomey, déesse de l'amour, j’avais envie d’explorer une forme, relativement boudée par le théâtre public, le vaudeville qui est, tout comme le boulevard, une mécanique passionnante pour un auteur dramatique. Mais tout en empruntant la forme, je souhaitais démonter la mécanique, y insuffler le tragique, pour raconter le parcours initiatique d’une mère, Victoire Maison, qui, pour retrouver un fils, quittera sa province française et bourgeoise jusqu'à s'aventurer à Gorée, au Sénégal. Mon obsession, dans l'écriture, est, depuis longtemps, de tenter de décrire le vertige des rapports humains et particulièrement d'autopsier ceux entre enfant et mère, révélant le plus souvent ainsi l’absence de l’un, ou l’abandon de l’autre. J'ai choisi cette fois de prendre un certain cinéma comme point de départ de l'écriture, en l’occurrence celui de Pedro Almodóvar qui a cette profondeur existentielle tout en s’autorisant une liberté formelle totale, confinant au kitsch, au sens le plus « noble » du terme. Je pense que le travail d’un auteur de théâtre peut très bien comporter deux facettes qui racontent la même chose : l'une apollinienne et l'autre dionysiaque. Certains thèmes ne sont pas spécifiques, réductibles à un genre, et conviennent à des formes stylistiques très différentes. Je voulais aussi mettre en perspective des « mythologies » très différentes, sans me soucier du fait que l’une est une mythologie populaire sur papier glacé, qu’on contemple souvent de haut, alors que l’autre, le vaudou, a déjà conquis ses lettres de noblesses (sans pour autant s'être débarrassée de ses clichés). Voilà pourquoi, dans Erzuli Dahomey, Lady Di est mise au même plan qu'une déesse du vaudou haïtien, déesse de l'amour en l'occurrence, originaire, comme son nom l'indique, du Dahomey. Le théâtre peut être un lieu de rassemblement de tout ce qui façonne nos imaginaires… J’ai le sentiment qu’une écriture dramatique contemporaine peut être cela : l'écho, la superposition, le sampling d'éléments qui constituent notre société dans ses modernités. Elle n'est pas condamnée à être le reflet d'un face à face entre des mondes antagonistes, mais peut aussi être une intrication, un tissage d’éléments comme on peut le voir aujourd'hui dans la rue, dans un vidéo-clip, ou justement dans un certain cinéma. Je retrouve rarement au théâtre la liberté, la porosité que je vois, par exemple, dans la mode qui, elle, sait faire trésor de tout : je trouve que le théâtre devrait s'affranchir de ses propres orthodoxies et « récupérer » davantage ! Récupérer la mode, récupérer les cultures populaires... non pas pour les transformer en commerce mais pour les transfigurer en Poésie ! Le désir d’écriture d’Erzuli Dahomey est parti de la volonté de mêler le profond et le frivole. Cette pièce est faite de glissements successifs, comme si le genre changeait d’une scène à l’autre ou d’une phrase à l’autre. Et, s'il y consent, le spectateur est emmené, ballotté dans ce mouvement de désespoir frivole.

Différences culturelles et intimité

Si Erzuli Dahomey parle, d'une certaine manière, du choc de deux sociétés, de deux mondes, racontant de façon hallucinée une partie de la grande Histoire, celle de la traite et de l'esclavage, la pièce ne se situe pas moins profondément dans l’intime, en l’occurrence dans l’intime d’une famille. Il y est question des rapports de pouvoir entre les individus, du manque d'amour entre une mère et ses enfants, du périlleux rapport de désir entre un frère et une soeur, mais aussi et surtout de la solitude de tous, une solitude très tchekhovienne. Tous les personnages de la pièce sont pour moi plus durs, ou plus monstrueux les uns que les autres et, en même temps, aussi pardonnables et aimables que peuvent l’être des personnages de Tchekhov. Le but de la pièce n'est pas de mettre face à face deux mondes d'une manière univoque – d'un côté un occident un peu caricatural et de l'autre un Sud éternellement victime… Cela va au-delà. Si choc il y a, je tenais à ce que les repères soient brouillés, et, à travers des personnages qui sont pourtant des archétypes, à plonger le spectateur dans un maelström de sentiments et de situations paradoxales où l'on rit au début d’une réplique pour ressentir l'instant d'après l'obscurité ou la violence, comme l'amer qui succède au doux. C'est une pièce à entrées multiples. Elle me permet aussi d'interroger l’irrationnel. Le théâtre est le lieu de la convocation des fantômes. Erzuli Dahomey, c’est l’apparition du fantôme d’un homme noir dans le caveau d’une famille blanche et bourgeoise, qui prend la place du fils aîné « décédé » lors d'une catastrophe aérienne ; et je souhaitais davantage m'attacher à ce qu'il y a de baroque dans cette mise en perspective-là que de savoir qui a tort, qui a raison, qui est bon, qui est mauvais, quelle société est décadente et quelle autre aurait encore des repères archaïques qui pourraient être considérés comme des valeurs. Pour moi, ce qui est fondamental dans la rencontre de Victoire, la femme blanche, et de Félicité, la femme noire, c'est que chacune a perdu un fils. Aussi bien le fils noir que le fils blanc ont chacun choisi d’aller explorer l'univers de l'exil, et c'est une façon pour eux de couper un cordon, de se débarrasser de l'image maternelle, même si celle-ci peut sembler plus clémente dans le cas de West que dans celui de Tristan. Victoire Maison est tellement emmurée dans le malheur et l'ego outrancier qu’elle s’est bâti, qu’au terme de son odyssée, lorsque tout s'écroule et qu'elle choisit d'aller à la rencontre de Félicité, elle est juste capable de s'ouvrir aux larmes, aux sanglots, prémisses de sa catharsis, elle qui toute sa vie s'est interdite de pleurer. De ce point de vue, la « vérité profonde » de Félicité, c’est de faire pleurer Victoire. On pourrait dire que Félicité, de son côté, possède un univers irrationnel, « fabuleux », qui nous ramène encore à la mythologie... un univers où le possible est au-delà du réel. Mais s'il y a une intrusion du poétique dans l’univers de Félicité, celui-ci n'est pas pour autant absent de l’univers de Victoire. Je dirais qu'il est juste effacé, gommé, abandonné par Victoire. La différence est là. Ce poétique est, par défaut, par effacement, le pendant du poétique qui habite Félicité – et encore une fois, il ne s'agit pas d'un rêve idyllique de la terre archaïque africaine, mais simplement d'un espace où les histoires, les fables sont encore présentes. Victoire, qui a été actrice, a connu elle aussi le « fabuleux », mais elle l'a quitté pour suivre l’homme qu’elle aimait dans la petite ville où elle s’est transformée peu à peu, une fois abandonnée par lui, en une « Nina » renversée. C'est l'apparition du fantôme de West, sa présence morte, puis l'irruption de Félicité – son malheur uni à celui de Victoire – qui amorcent la révolution de Victoire.

Parcours initiatiques

D'autres personnages, dans Erzuli Dahomey, accomplissent leur parcours et leur initiation à l'instar de Victoire. C'est le cas du Père Denis qui, au départ, n'apparaît que comme la doublure lacérée de Victoire. Il est pour moi un exemple de ces gens qui ont choisi de ne pas exister, qui ne sont jamais nés à eux-mêmes. En cela il ressemble à Fanta, la bonne antillaise de Victoire, mais aussi aux jumeaux, voire même à Tristan. Victoire naît – ou renaît – quand elle arrive à Gorée pour tenter de retrouver Tristan, et que le voile se déchire, laissant l'espace aux larmes. Le Père Denis, lui, naît lorsqu’il tombe sous le coup de foudre du fantôme de West, puis lorsqu'il rencontre le prostitué Lulu – mirage réel celui-ci – avec qui il part à la découverte de son propre corps jusqu'ici intouché, dans une sorte de conjonction brutale du plaisir et de la mort. C’est cela, sa naissance ! J’ai toujours pensé qu’une vie pouvait n'être qu'une succession d’échecs – et il n’y a rien de négatif pour moi dans le mot échec : je parle d'étapes monstrueuses à traverser. Parfois, leur sens, leur nécessité ne vous apparaissent qu'au moment ultime… Certes on peut penser que c’est atrocement tard mais il n'en reste pas moins que ce qui apparaît là est de l'ordre de la révélation. La figure du Père Denis incarne cela pour moi, ainsi que celle de Fanta. Le Père Denis est une figure de passion infiniment retenue. À un moment donné, cette rétention, cette abnégation sans grâce, deviennent nucléaire, tout se fissure, sa relation avec Sissi devient mortifère, et lorsqu'il découvre West, il suffit d’une main posée sur son épaule pour que tout explose à l'intérieur de lui. De la même façon, Fanta n’est pas un personnage formidable, ou une victime désignée. Elle vit certes son dur quotidien dans un ressentiment énorme à l’égard de la famille qui l’emploie, mais ce qui la caractérise avant tout, c'est l'aliénation profonde, le profond déni de soi : si elle n'aime pas ses « maîtres », elle n'en est pas moins leur complice dans une naïve et diabolique servilité qui lui fait emprunter les bijoux de Victoire pour s'en parer et s'identifier à Lady Di : Fanta veut être blonde avec des cheveux de soie et faire partie de ce monde fantastique qu’elle s’est créé pour s'évader. Après avoir dit « Tous les nègres rêvent, ont rêvé d'être blancs », elle va, bien malgré elle, être habitée par le personnage d’Erzuli Dahomey qui prendra possession d'elle comme une maladie mentale. Le déclencheur physique, émotionnel, épidermique de ce processus est, une fois encore, West, avec lequel elle danse lorsqu'il apparaît, nu, pour la première fois. West est un peu comme Terence Stamp dans le film de Pasolini, Théorème. Figure angélique du désir, il fait basculer les destins de Fanta, du Père Denis, de Victoire et de Frantz. Ils les révèlent à eux-mêmes. Toute la pièce pourrait se lire à travers les dynamiques des couples dominants/dominés qui ne sont pas forcément ceux que l'on croit. Sissi est le seul personnage de cette histoire qui ne lutte pas contre une fatalité, ne se plaint pas mais trame, construit, organise… Elle demande de l'argent au Père Denis pour pouvoir s'offrir une Mercedes et s'évader à jamais. Face au vide maternel, Sissi et Frantz se sont réfugiés dans l'hostilité de l'indifférence, dans un autisme immobile et incestueux et le passage à l'acte n'advient, à leur corps défendant, qu'à la fin de la pièce, dans une sorte d'accélération tragique et incontrôlable ; les jumeaux sont littéralement emportés par la fiction qu’ils ont créée et qui devient réalité. Il y a quelque chose de l’ordre de l’enfermement psychique dans leur univers, comme une pathologie de l'adolescence. Cette fiction est de l'ordre du poétique, du lyrique, tous deux choisissant de ne voir dans le mythe de Lady Di que la figure romantique et tragique. Elle est un peu leur Werther à eux.
Ce qui traverse Erzuli Dahomey, pour moi, c’est le vertige : les personnages perdent pied comme si aucun d'entre eux n’avait de terre – dans tous les sens du terme – à commencer par la terre natale ; ils sont tous exilés. West est exilé de fait, et doublement exilé parce qu’il ne trouve pas la paix tant qu’il erre dans ce caveau à Villeneuve. Victoire est à la fois exilée du théâtre, de ses enfants, dans le deuil perpétuel d'une jeunesse gaspillée. Le Père Denis et Fanta sont exilés de leur vie même. Et soudain, il suffit d'une apparition pour que tout se déclenche et s'accélère jusqu'à la transe (où la traversée, l'exil et la traite sont revécus dans leur inhumanité), jusqu'au dernier vertige, celui de la mort. C'est une pièce musicale, en ruptures de rythmes, avec ses valses récurrentes, aiguës, ses tourbillons ; entrecoupée d'adagios, comme les scènes lentes et douces entre les jumeaux, ou la rencontre finale entre Félicité et Victoire. Dans le gouffre, il y a les retrouvailles. Et dans les retrouvailles, il y a le gouffre.

Propos recueillis par Laurent Muhleisen, conseiller littéraire de la Comédie-Française.

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