La Cantatrice chauve

Eugène Ionesco

 

Expérience du théâtre

par Eugène Ionesco

In Ionesco, Eugène, Notes et contre-notes,
collection Pratique du Théâtre, éditions Gallimard, 1962, p 3-22

Quand on me pose la question: «Pourquoi écrivez-vous des pièces de théâtre?» je me sens toujours très embarrassé, je ne sais quoi répondre. Il me semble parfois que je me suis mis à écrire du théâtre parce que je le détestais. Je lisais des œuvres littéraires, des essais, j’allais au cinéma avec plaisir. J’écoutais de temps à autre de la musique, je visitais les galeries d’art, mais je n’allais pour ainsi dire jamais au théâtre.
Lorsque, tout à fait par hasard, je m’y trouvais, c’était pour accompagner quelqu’un, ou parce que je n’avais pas pu refuser une invitation, parce que j’y étais obligé. Je n’y goûtais aucun plaisir, je ne participais pas. Le jeu des comédiens me gênait: j’étais gêné pour eux. Les situations me paraissaient arbitraires. Il y avait quelque chose de faux, me semblait-il dans tout cela.
La représentation théâtrale n’avait pas de magie pour moi. Tout me paraissait un peu ridicule, un peu pénible. Je ne comprenais pas comment l’on pouvait être comédien, par exemple. Il me semblait que le comédien faisait une chose inadmissible, réprobable. Il renonçait à soi-même, s’abandonnait, changeait de peau. Comment pouvait-il accepter d’être un autre ? De jouer un personnage ? C’était pour moi une sorte de tricherie grossière, cousue de fil blanc, inconcevable.
Le comédien ne devenait d’ailleurs pas quelqu’un d’autre, il faisait semblant, ce qui était pire, pensais-je. Cela me parais- sait pénible et, d’une certaine façon, malhonnête.
Aller au spectacle, c’était pour moi aller voir des gens apparemment sérieux, se donner en spectacle. Pourtant, je ne suis pas un esprit absolument terre à terre. Je ne suis pas un ennemi de l’imaginaire. J’ai même toujours pensé que la vérité de la fiction est plus profonde, plus chargée de signification que la réalité quotidienne. Le réalisme, socialiste ou pas, est en deçà de la réalité. Il la rétrécit, l’atténue, la fausse, il ne tient pas compte de nos vérités et obsessions fondamentales: l’amour, la mort, l’étonnement. Il présente l’homme dans une perspective réduite, aliénée ; notre vérité est dans nos rêves, dans l’imagination; tout, à chaque instant, confirme cette affirmation. (...)
La fiction ne me gênait pas du tout dans le roman et je l’admettais au cinéma. La fiction romanesque ainsi que mes propres rêves s’imposaient à moi tout naturellement comme une réalité possible. Le jeu des acteurs de cinéma ne pro- voquait pas en moi ce malaise indéfinissable, cette gêne produite par la représentation au théâtre.
Pourquoi la réalité théâtrale ne s’imposait-elle pas à moi?
Pourquoi sa vérité me semblait-elle fausse ? Et le faux, pour- quoi me semblait-il vouloir se donner pour vrai, se substituer au vrai? Était-ce la faute des comédiens? du texte? la mienne? Je crois comprendre maintenant que ce qui me gênait au théâtre, c’était la présence sur le plateau des personnes en chair et en os. Leur présence matérielle détruisait la fiction. (...)
C’est avec une conscience en quelque sorte désacralisée que j’assistais au théâtre, et c’est ce qui fait que je ne l’ai- mais pas, ne le sentais pas, n’y croyais pas. (...)
Plus tard, c’est-à-dire tout dernièrement, je me suis rendu compte que Jean Vilar, dans ses mises en scène, avait su trouver le dosage indispensable, en respectant la nécessité de la cohésion scénique sans déshumaniser le comédien, rendant ainsi au spectacle son unité, au comédien sa liberté (...).

Les textes mêmes de théâtre que j’avais pu lire me déplaisaient. Pas tous! Car je n’étais pas fermé à Sophocle ou à Eschyle, ni à Shakespeare, ni par la suite à certaines pièces de Kleist ou de Büchner. Pourquoi? Parce que tous ces textes sont extraordinaires à la lecture pour des qualités littéraires qui ne sont peut-être pas spécifiquement théâtrales, pensais-je. En tout cas, depuis Shakespeare et Kleist, je ne crois pas avoir pris de plaisir à la lecture des pièces de théâtre. (...)

Je ne suis donc vraiment pas un amateur de théâtre, encore moins un homme de théâtre. Je détestais vraiment le théâtre. Il m’ennuyait. Et pourtant, non. Je me souviens encore que, dans mon enfance, ma mère ne pouvait m’arracher du guignol au jardin du Luxembourg. ... Plus tard aussi, jusqu’à quinze ans, n’importe quelle pièce de théâtre me passionnait, et n’importe quelle pièce me donnait le sentiment que le monde est insolite, sentiment aux racines si profondes qu’il ne m’a jamais abandonné. (...)
Quand n’ai-je plus aimé le théâtre ? À partir du moment où, devenant un peu lucide, acquérant de l’esprit critique, j’ai pris conscience des ficelles, des grosses ficelles du théâtre, c’est-à-dire à partir du moment où j’ai perdu toute naïveté.
(...)
Certains reprochent aujourd’hui au théâtre de ne pas être de son temps. À mon avis, il l’est trop. C’est ce qui fait sa faiblesse et son éphémérité. Je veux dire que le théâtre est de son temps tout en ne l’étant pas assez. Chaque temps demande l’introduction d’un « hors temps » incommunicable, dans le temps, dans le communicable. Tout est moment circonscrit dans l’histoire, bien sûr. Mais dans chaque moment est toute l’histoire: toute l’histoire est valable lorsqu’elle est transhistorique; dans l’individuel on lit l’uni- versel. (...)
Il est vrai que tous les auteurs ont voulu faire de la propagande. Les grands sont ceux qui ont échoué, qui, consciem- ment ou non, ont accédé à des réalités plus profondes, plus universelles. Rien de plus précaire que les œuvres théâtrales. Elles peuvent se soutenir un temps très court et vite s’épuisent, ne révélant plus que leurs ficelles. (...)
Qu’y a-t-il donc à reprocher aux auteurs dramatiques, aux pièces de théâtre? Leurs ficelles, disais-je, c’est-à-dire leurs procédés trop évidents. Le théâtre peut paraître un genre littéraire inférieur, un genre mineur. Il fait toujours un peu gros. C’est un art à effets sans doute. Il ne peut s’en dispenser et c’est ce qu’on lui reproche. (...)

Ce n’est que lorsque j’ai écrit pour le théâtre, tout à fait par hasard et dans l’intention de le tourner en dérision, que je me suis mis à l’aimer, à le redécouvrir en moi, à le comprendre, à en être fasciné; et j’ai compris ce que, moi, j’avais à faire.
(...)
Si donc la valeur du théâtre était dans le grossissement des effets, il fallait les grossir davantage encore, les souligner, les accentuer au maximum. Pousser le théâtre au-delà de cette zone intermédiaire qui n’est ni théâtre, ni littérature, c’est le restituer à son cadre propre, à ses limites naturelles. Il fallait non pas cacher les ficelles, mais les rendre plus visibles encore, délibérément évidentes, aller à fond dans le grotesque, la caricature (...) Humour, oui, mais avec les moyens du burlesque. Un comique dur, sans finesse, excessif. Pas de comédies dramatiques, non plus. Mais revenir à l’insoutenable. Pousser tout au paroxysme, là où sont les sources du tragique. Faire un théâtre de violence: violence comique, violemment dramatique.
Éviter la psychologie ou plutôt lui donner une dimension métaphysique. Le théâtre est dans l’exagération extrême des sentiments, exagération qui disloque la plate réalité quotidienne. Dislocation aussi, désarticulation du langage. (...)
Mais il n’y a pas que la parole : le théâtre est une histoire qui se vit, recommençant à chaque représentation, et c’est aussi une histoire que l’on voit vivre. Le théâtre est autant visuel qu’auditif. Il n’est pas une suite d’images, comme le cinéma, mais une construction, une architecture mouvante d’images scéniques. (...) Il est donc non seulement permis, mais recommandé de faire jouer les accessoires, faire vivre les objets, animer les décors, concrétiser les symboles.
De même que la parole est continuée par le geste, le jeu, la pantomime, qui, au moment où la parole devient insuffisante, se substituent à elle, les éléments scéniques matériels peuvent l’amplifier à leur tour. (...)
De même, c’est après avoir désarticulé des personnages et des caractères théâtraux, après avoir rejeté un faux langage de théâtre, qu’il faut tenter, comme on l’a fait pour la peinture, de le réarticuler – purifié, essentialisé.

Je n’ai pas d’idées avant d’écrire une pièce. J’en ai une fois que j’ai écrit la pièce, ou pendant que je n’en écris pas. Je crois que la création artistique est spontanée. Elle l’est pour moi.

Pour un auteur dénommé d’« avant-garde », je vais encourir le reproche de n’avoir rien inventé. Je pense que l’on découvre en même temps qu’on invente, et que l’invention est découverte ou redécouverte; et si on me considère comme un auteur d’avant-garde, ce n’est pas ma faute. C’est la critique qui me considère ainsi. Cela n’a pas d’importance. Cette définition en vaut une autre. Elle ne veut rien dire. C’est une étiquette. (...) Je crois que l’on avait un peu oublié, ces derniers temps, ce que c’est que le théâtre. C’est moi le premier qui l’avais oublié ; je pense l’avoir à nouveau découvert, pour moi, pas à pas, et je viens de décrire simplement mon expérience du théâtre.

N.R.F., février 1958

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