La Cantatrice chauve

mise en scène Jean-Luc Lagarce

 

Les personnages et le jeu

La plus-value lagarcienne dans la caractérisation des personnages
Il paraît évident que le travail de Ionesco, quelle que soit l’interprétation qu’on en fait, s’écarte d’un travail sur la psychologie des personnages (on peut même se demander si les personnages de La Cantatrice chauve ont une psyché). Ils n’en sont pas pour autant condamnés à n’être que des enveloppes corporelles figées ou des coquilles vides, aliénées dans leur destin programmatique de véhicule oratoire de l’absurde.
Jean-Luc Lagarce, sans contrecarrer cette approche non-psychologisante, vient de manière singulière et personnelle « caractériser » les personnages. Il leur donne du « caractère », ou plus précisément des humeurs. Humeur dans le sens de « l’ensemble des tendances dominantes qui forment le caractère », de « l’ensemble des tendances spontanées s’opposant à la raison et la volonté » (Robert historique de la langue française), et comme un déclencheur de fantaisie, précurseur souterrain de l’humour.
Les personnages de Jean-Luc Lagarce sont en effet capricieux, spontanés, imprévisibles, comme uniquement animés par une logique qui leur est propre.
Il n’est pas étonnant que l’univers de Disney s’invite dans la mise en scène à travers la musique.
On songe aux sept nains de Blanche Neige ces derniers étant eux-mêmes l’incarnation d’humeurs (Simplet, Dormeur, Grincheux, Joyeux, Timide…)
Il est intéressant de noter, qu’à chaque fois ou presque, la caractérisation propre à Jean-Luc Lagarce enrichit le personnage initial d’une dimension supplémentaire, résolutoire ou problématique.


Madame Smith :
Il n’est pas innocent que Madame Smith ouvre le bal du théâtre pour Jean-Luc Lagarce car c’est elle, qui, en fin de pièce, viendra d’un geste de la main clore la tentative de Madame Martin de finir la pièce par un recommencement à l’identique où les couples sont inversés.
Madame Smith est le personnage-comédienne qui d’une certaine manière ouvre et ferme le jeu. Très vite, elle apparaît sûre d’elle dans ses regards au public, dans la manière brutale et tranchée dont elle assène ses convictions, se montrant animée par la foi aveugle de celle qui a raison. Elle est très « matter of fact », comme disent les anglais. « On ne lui la fait pas ». Elle peut paraître condescendante parfois et l’autorité qu’elle semble manifester vis à vis de M. Smith sera rarement démentie. Elle domine. Elle a un fichu caractère : tour à tour maîtresse, femme, matrone (même si la bonne a raison d’elle parfois). Elle contrôle son petit monde.
Affligée par la stupidité de l’histoire de Madame Martin sur le monsieur et son soulier, elle n’est pas bon public ; se sentant désavouée sur l’enjeu des sonneries, elle apparaît mauvaise perdante. Elle demeure le personnage dirigiste qui dans la mise en scène de Lagarce use le plus du doigt de l’autorité, mais semble surtout avoir une position de surplomb.
N’est-elle pas aussi une figure possible de la cantatrice chauve ? Il ne nous échappera pas que dans le final chaotique précédant la chute de la façade, elle se départit de sa perruque.
Dans la symphonie des fins imaginées par Ionesco, elle se dessine comme une figure centrale, posée, mais aussi touchante de sincérité.

Monsieur Smith :
Monsieur Smith apparaît très vite comme faussement détendu. L’apparente bonhomie et sérénité du lecteur de journal ponctuant sa lecture de la presse et le monologue de Madame Smith par des claquements de langue s’évanouit vite. Il se révèle être un personnage qui s’emporte vite, capable de coup de sang sur mode mineur, s’aventurant parfois à des intonations pagnolesques. Il se dévoile comme un trouillard, un anxieux, capable de moments de panique, de petits cris d’effroi, alternant le ton péremptoire et la petite voix de l’enfant. Dans la première séquence, il manifeste des signes de paranoïa (rejetant la tête en arrière pour voir s’il est épié) et montre un caractère maniaque en allant de manière compulsive et impérieuse, armé d’un ciseau orange à la main, ratiboiser un ou deux poils de gazon qui dépassent. Il essaie tant bien que mal (par des accents de colère souvent), de sortir du joug harcelant de sa femme. Si lui aussi se soumet à l’autorité de la bonne, il retrouve face au couple des Martin une « consistance d’autorité », se montrant tour à tour ironique et sadique (indiquant du doigt où les Martin doivent prendre place à ses pieds). On sent dans son « Ah, la la la la » de la scène VII la force d’un ennui existentiel pétri de déprime, suivi d’une expression satisfaite et admirative d’être à côté d’une femme qui a bien compris le fondement de sa souffrance en répliquant : « Il s’emmerde ». Il est à souligner que la couardise du personnage est affublée d’une volonté irrépressible « d’aller voir ». C’est lui qui prend la décision, sur fond sonore de thriller hitchcockien, d’aller voir à la porte qui sonne. Plus dominé que dominant, son rapprochement avec Madame Martin se fait aussi sur fond d’une angoisse commune.
Dans la pléiade des fins possibles, il incarnera l’auteur et le directeur du théâtre.

Monsieur Martin :
C’est le plus animal, le plus instinctif, le plus pulsionnel du sextet. Il danse le tango de sa première scène avec Madame Martin, la jambe-patte marquant l’arrêt en rythme avec la musique. Dragueur, assumant sa position de mâle, il joue du corps, des épaules et des hanches pour afficher les couleurs de sa séduction. Tout aussi fluide dans sa langue que dans son corps, il n’hésite pas à illustrer par une gestuelle sexuelle les pulsions qui l’animent. Il est tour à tour, l’incarnation de la pulsion (en affichant ses intentions animales), puis du désir (en engageant une danse d’approche et de séduction), de son accomplissement (il se place derrière Madame Martin, mimant l’acte sexuel) jusqu’à la jouissance (un petit gémissement aigüe et une main délicate portée à la bouche témoigne de la conclusion jouissive de l’acte sexuel). Il poursuivra, tout au long de la pièce, cette attitude lubrique. Il se livrera à une séance de plaisir égoïste, exécutant une pratique clairement onaniste lorsque sa femme raconte son histoire aux Martin. Il jouera le jeu de l’échangisme entre les époux Smith et Martin en ponctuant son « Oh, charmant » de la scène VIII d’une « main au cul » adressée joyeusement à Madame Smith et qui se décline en une caresse appuyée. On le retrouve voyeur, perché sur une chaise, aux premières loges des ébats amoureux du pompier et de la bonne.
Le personnage, dirigé par ses pulsions, est aussi soumis à l’autorité du plus fort. Il adopte souvent la position du chien à genou, obséquieux, roi de l’approbation et de la désapprobation ostentatoires, n’hésitant pas à condamner le ridicule de sa femme pour se ranger du côté du conformisme des Smith, recherchant une camaraderie masculine ridicule et compassée avec Monsieur Smith. Son ridicule est affiché, assumé. Le personnage est entier. Il est bon public, écoutant dans une attitude quasi religieuse d’adoration celui qui conte (le pompier et ses anecdotes ; Monsieur Smith et sa fable…). Il est souvent du côté du plus fort, ménageant tout le monde, curieux, à l’affût de tout, espionnant les conversations de personnages sur le plateau comme s’il écoutait aux portes.
Son jeu en relief trouve tout son impact dans la partie finale des fins possibles, où son rapport privilégié aux spectateurs, (c’est sans doute le personnage le plus drôle), dévoile sa dimension de miroir : il vient s’installer parmi eux !

Madame Martin :
Elle apparaît comme coincée, peu sûre d’elle, embarrassée, s’emballant très vite et se rétractant aussitôt. Elle donne souvent l’impression d’avoir conscience de sa maladresse, de sa bêtise, mais réalisant qu’il est trop tard pour corriger la bévue et la gaffe, elle prend l’option salvatrice du jeu et joue l’hébétude et l’incompréhension. Devant le désir ostentatoire de Monsieur Martin, elle joue l’affolée, la paniquée (courant désespérément vers les sorties cour et jardin, sans avoir la ferme intention de sortir, au contraire !). Elle affiche ainsi parfois le visage de l’hystérique. Elle se glisse aussi dans la peau de la victime, de la fautive. Dans un premier temps, elle subit, elle est dominée. Mais, dans un deuxième temps, elle va laisser libre champ au retour du refoulé, donnant une vie gestuelle à ses désirs enfouis.
L’histoire du monsieur et du soulier ressemble à un strip-tease crispé, esquissé sans être abouti.
En présence du pompier, elle fait l’aveu du feu sexuel qui l’attise, relevant sauvagement sa jupe sur les deux répliques du pompier de la scène VII : « Tous » et « Non, malheureusement ». Par contraste à cette attitude hystérique, Madame Smith, allongée, une jambe croisée sur un genou, offre une invitation séductrice plus détendue et contrôlée.
Il aura fallu l’aide des verres d’alcool désinhibant déposés par la bonne Mary à la scène VII pour qu’elle se livre à ces poses outrancières.
Personnage qui pourrait paraître secondaire mais qui, comme Monsieur Smith d’ailleurs, fait preuve de volonté pour sortir de son carcan anxiogène et laisser libre cour à ses désirs.

La bonne Mary :
Elle apparaît d’emblée comme le personnage le plus décomplexé et le plus épanoui. Tout droit sortie de Blanche Neige et les Sept Nains et de Mary Poppins, elle transporte avec elle, dans un entrain sans borne, les univers joyeux, inventifs, merveilleux et forts en rebondissements du dessin animé, du cirque et du music-hall. Elle joue des personnages (du monde de la fiction et de l’animation), incarnant différentes facettes de la figure de l’artiste : le clown ; la contorsionniste (lorsque sa tête renversée coulisse le long d’une fenêtre), la danseuse indienne mimant Shiva, la chanteuse à paillettes dans son tour de chant à Broadway…On lui trouve au début l’air déterminé et gai d’un des sept nains rentrant du travail : en l’occurrence, elle sort du logis, couverte de suie, comme après une séance de ramonage (on pense à Mary Poppins), jouant du sifflet, énergique et swinguante. Elle apparaît libérée, émancipée, affranchie de son statut de domestique, engueulant vertement les Smith, s’esclaffant dans un rire-pleurs maléfique de sorcière de bande dessinée. Elle est un électron libre, une force de transgression, de révolte et de rébellion (parce qu’elle représente la figure de l’artiste, voilà ce que veut peut-être nous dire le metteur en scène). Ainsi la profusion d’images et de figures qu’elle incarne ne vient pas brouiller les contours du personnage mais lui confère au contraire une autonomie de jeu et de travestissement singulière. À la scène V, où la bonne nous éclaire (Ionesco nous perd, en fait) sur l’identité et la descendance des Martin, elle prend les accents véhéments de l’expert qui sait avec preuves à l’appui, de l’avocat et du syndicaliste, et conclut son plaidoyer endiablé par un aveu amusé de dérision : « J’en sais rien ». À la fin de cette scène, elle gueule presque la révélation de sa véritable identité : Sherlock Holmes. Il faut attendre la scène VIII, au moment où le pompier fait l’aveu qu’il n’a plus de feu à se mettre sous la lance, pour voir la bonne Mary, grimée en espionne- Sherlock Holmes, faire son apparition. Jean-Luc Lagarce vient rapporter l’image au son, sur les aveux du pompier. On pourrait presque jouer au syllogisme et comprendre la manière dont Lagarce a procédé avec le texte : s’il y a aveu et confidence, c’est qu’il y a des choses à cacher, c’est qu’il y a culpabilité, il nous faut donc un détective et Lagarce fait apparaître la bonne en Sherlock Holmes : élémentaire mon cher Watson !
Il faut aussi souligner une des forces de la mise en scène. La bonne est aussi la didascalienne, incarnation sur le plateau de Ionesco et Nicolas Bataille, l’ensemble mis en abyme dans la mise en scène de Jean-Luc Lagarce. Ainsi elle est celle qui sait, qui détient la vérité textuelle, qui corrige, qui apporte des précisions : un Sherlock Holmes au milieu de 5 Watson ! La bonne se promène dans la pièce (elle apparaît souvent à différents endroits de la maison), comme l’auteur dans son texte et le metteur en scène sur le plateau des répétitions. Elle est la figure perturbante et malicieuse de l’auteur et du metteur en scène dans la représentation sur le plateau.
Sa transformation vestimentaire (passant du blanc au noir, le visage subissant une évolution inverse) pourrait tout aussi bien symboliser son aspect transformiste que l’aboutissement d’une quête de vérité. Elle est le personnage dans la pièce qui vit un coup de foudre final devant des spectateurs-personnages réprobateurs ou voyeurs.
Il n’est peut-être pas étonnant que la figure de la bonne-détective (le détective s’apparentant au dramaturge dans sa recherche de vérité et d’indices capables de faire sens) lise le journal dans l’ultime final des fins possibles de Ionesco. Présence de l’auteur et de son metteur en scène, en charge des didascalies, elle connaît l’histoire et ses suites, ce discours l’ennuie. Elle pense trouver plus de malice et d’indices dans la presse.

Le pompier :
Contrairement à la bonne qui s’est affranchie joyeusement de sa fonction domestique, le pompier semble miné de n’être qu’une fonction sans emploi. Qu’est-ce qu’un pompier sans feu ? L’allure de pompier d’apparat ou d’opérette que lui donne Jean-Luc Lagarce renforce encore la vacuité du personnage. Son entrée avait pourtant donné le change, et il paraissait avoir un certain crédit auprès des Smith, tout investi qu’il était du rôle de médiateur chargé de rendre la justice, et de celui du prêtre dont on attend qu’il dise qui est dans le droit chemin et qui s’en écarte. (Jean-Luc Lagarce utilise une musique solennelle à l’orgue qui semble annoncer la parole de Dieu). Mais le capitaine et l’ecclésiaste vont faillir. Incapable d’être ni l’un ni l’autre, le pompier fait prévaloir la réponse du normand. Ce qui est beau, c’est cette tentative première de rouler les mécaniques, d’en imposer et d’essayer de faire parler l’autorité de l’uniforme. Vaine tentative, le pompier s’est avéré être (comme Monsieur Smith) frappé de couardise sur sa réplique : « Non, ce n’était pas moi. » de la scène VIII. Le voici enfant, ayant peur d’être accusé à tort, presque peur d’être battu, pathétique dans sa défense. Vexé et boudeur quand Monsieur Smith vient lui ravir l’affiche, le voilà dépité et découragé, s’emballant ensuite comme un gamin quand on lui demande à nouveau d’être la vedette. Les figures du capitaine et du prêtre n’en apparaissent par la suite que plus ridicules. Que lui reste-t-il pour exister ? Raconter des histoires (Ionesco, à travers le pompier et son rôle de conteur semble confesser qu’il n’a pas écrit de fable théâtrale, que La Cantatrice chauve n’existe pas, et que l’on va passer son temps à raconter de mauvaises blagues).
Lagarce n’a fait que suivre à merveille le texte de Ionesco, il fait du pompier un personnage puéril, capricieux et susceptible, distrait, oublieux et naïf, de qui l’on attend qu’il dise la bonne parole car la vérité sort de la bouche des enfants !

Nunzio Casalaspro et Jean-Luc Deschamps

français

Pour aller plus loin

  • La plus-value lagarcienne dans la caractérisation des personnages

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