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Littoral

Wajdi Mouawad

 

Canada

Parcours de l'auteur

« Dans le combat entre toi et le monde, seconde le monde ». Cette phrase de Kafka, Wajdi aime la citer, car elle dévoile ce qui porte et meut son théâtre. Ses pièces sont un théâtre du monde où l’être humain lutte contre des tragédies et des énigmes mais où le moi doit s’effacer face aux grands enjeux des groupes humains et des forces collectives. L’exil, la rupture avec le pays d’origine, la guerre, le conflit entre deux cultures, ses thèmes principaux, s’inscrivent à l’intérieur de ce sentiment d’une vie dominée et dépassée par une tragédie sans fin. Ces obsessions sont largement liées à la biographie de Mouawad : sa famille dut quitter un Liban déchiré par les guerres quand il avait huit ans et, à Paris puis à Montréal, apprit une langue qu’il ne connaissait pas, le français. Ses premiers textes, qu’il écrivit au moment où il créa sa compagnie O parleur – toujours vivante - à Montréal, Partie de cache entre deux Tchécoslovaques au début du siècle et Journée de noces chez les Cromagnon, tiennent du jeu à la fois émerveillé et angoissé qu’on peut mener avec la langue et ses vertiges.

Un théâtre de la colère
Sa vraie dimension, sa vérité d’écrivain, Mouawad les atteint surtout à partir de Willy Pitagoras enfermé dans les toilettes – il a alors vingt-cinq ans. La pièce n’a pas la maturité de ce qui va suivre. D’ailleurs, l’auteur écrira plus tard Rêves, œuvre bien plus aboutie, sur le même principe. Un homme, isolé dans des w.c. dans (Willy Pitagoras) ou faisant halte dans une chambre d’hôtel (Rêves), ne fait plus attention à ce qui se passe autour de lui. Il est assailli par des fantômes et des obsessions, qui le renvoient à son passé et ses souffrances. Dans Rêves, l’un des spectres, Isidore, s’écrie à l’intention du client de l’hôtel, un écrivain : « Tout a commencé dans la colère ! Ton écriture prend source dans la colère ! Et cela n’a rien à voir avec la guerre de ton pays ! La colère est plus grande que toi, mais elle habite en toi et te dépasse ! » Dès Willy Pitagoras, cette langue claire se débattant dans un univers obscur est à l’œuvre, saisie d’effroi et en quête de fraternité.
Le théâtre de Mouawad est, en effet, un théâtre de la colère, à la fois contre l’horreur de la violence et contre le discours rassurant de nos sociétés. Pour dire la sauvagerie, il veut un théâtre sauvage – d’où une passion pour le tigre, l’un de ses symboles préférés. Aussi son théâtre, toujours en mouvement, ne saurait se réduire à une formule ; on a souvent défini ses pièces comme des formes modernes de la tragédie antique ou des complaintes du déracinement. Mais, même s’il possède une évidente parenté avec la tragédie grecque (et, plus tard, Dominique Pitoiset poussera Mouawad à réinventer le drame de Cadmos, fondateur de Thèbes, dans Le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face), ce langage ne saurait se limiter à une réécriture de l’antique ; il va à l’aveugle, c’est-à-dire en progressant dans une nuit de hantises, de terreurs et d’histoires multiples. Une fois que la pièce a sa force et sa densité, Mouawad, parfois, la met en cause : il interrompt sa confidence autobiographique conçue en hommage à Robert Lepage, Seuls, par rupture de la parole et par un final muet, extraordinaire où lui-même, Mouawad, cette fois seul interprète de son texte, se transforme en peintre et remplace les mots par les signes, le jeu par le combat avec la matière. Quant à sa tétralogie, Le Sang des promesses, il la boucle par un ultime volet dont il dit qu’il « vient contredire, autant par le fond que par la forme, ce que les pièces précédentes défendaient » ! Mouawad ne tient pas, en effet, en un concept unique !

Le cycle de l’exil et des origines
L’œuvre est abondante, contradictoire, foisonnante, étoffée d’une activité intense de metteur en scène (le plus souvent, Mouawad écrit ses textes après avoir réuni ses comédiens et crée ses dialogues pendant le travail même des répétitions, en se servant des histoires personnelles de chacun), et même – plus rarement - de plasticien, de romancier, traducteur et de cinéaste. C’est, majoritairement, une succession de grandes fresques, dont les plus brûlantes sont les quatre amples parties du Sang des promesses, cette tétralogie aux cheminements opposés.
Cet ensemble du Sang des promesses s’est constitué peu à peu et, parti d’un même souffle, d’une même coulée, s’est diversifié peu à peu. Mouawad dit des trois premières parties qu’elles sont « un cycle de l’exil et des origines », avec le leitmotiv de la promesse à la fois trahie et tenue par les vivant et même par les morts. Mais ni les personnages ni les lieux de l’action ne sont communs. Dans Littoral, un jeune homme regagne son pays natal pour trouver une sépulture à son père ; tout s’oppose à cette volonté dans un pays où la guerre a détruit jusqu’à la morale et aux traditions. Incendies est la quête d’une vérité cherchée par un homme et une femme jumeaux dans le pays familial, leur histoire se déroulant à divers moments de leurs vies et dans deux continents. Ces deux premiers volets peuvent se lire comme un va-et-vient entre le Québec et le Liban, masqués par un traitement qui leur enlève les détails particuliers et les universalise.
Forêts, à l’opposé, change de continent. Nous sommes en France, dans les Ardennes chères à l’un des auteurs préférés de Mouawad, le romancier André Dhôtel : une jeune femme tire le fil d’un passé familial vertigineux,, qui va des années 20 à aujourd’hui en passant par la collaboration de cette lignée d’industriels du train avec les nazis. Mais c’est aussi l’archéologie d’autres personnages pratiquée en compagnie d’un paléontologue. Ciels, qui constitue une véritable bascule en fin de parcours, prend des allures de film d’espionnage avec cinq personnes, agents secrets d’un état puissant, captant les conversations de terroristes à travers la planète à l’aide d’une technique très perfectionnée. L’auteur entend montrer, à travers cette fable d’un tout autre matériau, comment ce qui est défendu par les pièces précédentes, « l’importance de la mémoire, la recherche de sens, la quête d’infini, peut perdre le monde ».

Une ampleur romanesque
Le théâtre de Mouawad rejoint le roman par son ampleur, par ses histoires qui se divisent en dizaines d’histoires et se concurrencent dans une même pièce ou d’une pièce à l’autre, par ses thèmes récurrents toujours repris et toujours modifiés. Le héros ou l’héroïne selon Mouawad part toujours, au loin, traquer un secret qui est la vérité cachée d’une famille ou d’une tribu ; il n’accède à la paix et à l’accord avec les autres hommes que lorsque cette énigme est résolue. Tout cela fonde un œuvre dramatique foisonnante, fondée sur l’idée des labyrinthes intérieurs et écrite dans une arborescence qui fait penser à la végétation tropicale et à son dédale de racines et de ramifications. Cette expansion lyrique, qui vise à comprendre et à apaiser la douleur des hommes, semble en mesure de se renouveler longtemps car Mouawad, écrivain du verbe exact, avoue qu’il est sans cesse dans la quête d’une « phase manquante ».
« Nous allons notre vie, en manque de cette phrase qui saurait ramener le grâce du silence, écrit-il dans le journal du Théâtre français qu’il dirige à Ottawa à l’intérieur du centre national des arts. Espérant toujours retrouver la phrase manquante qui saurait toujours tout renverser et puisque la phrase est à jamais perdue dans les interstices de la mémoire, il est permis de voir l’art comme une tentative de renversement ponctuel, comme un coup d’état contre la mécanique du manque… » De ce manque et de ce vide naissent le plein, le théâtre luxuriant de Mouawad.

© CRIS

Gilles Costaz

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