Nous, les héros (version sans le père)

Jean-Luc Lagarce

 

Biographie de Lagarce à son entrée au Répertoire

par Laurent Mulheisen, conseiller littéraire de la Comédie-Française

Jean-Luc Lagarce naît le 14 février 1957 en Haute-Saône, et passe sa jeunesse à Valentigney, entre Montbéliard et Sochaux. Il est l’aîné de trois enfants. Ses parents sont ouvriers chez Peugeot, et protestants. À 18 ans, il rêve de devenir écrivain, et s’installe à Besançon. Il y étudie la philosophie, et très vite, s’oriente aussi vers l’art dramatique. Commence alors une vie de théâtre qui sera révélatrice, vingt ans durant, de ce que le paysage français de la fin des années soixante-dix jusqu’aux années quatre-vingt-dix pouvait offrir comme chances et comme déboires à un jeune homme de talent. Elle est partagée, pour Jean-Luc Lagarce, entre l’écriture et la mise en scène – en qualité de « chef de troupe » – et entre la province et Paris. Parallèlement à des cours, vite insuffisants, au conservatoire de Besançon, il fonde, en 1977, avec une bande d’indéfectibles compagnons dont Mireille Herbstmeyer et François Berreur, la compagnie de la Roulotte, destinée à monter des auteurs du répertoire contemporain, comme Beckett ou Ionesco, mais surtout, ses propres pièces, car l’écriture est un élément essentiel du rapport de Lagarce au monde théâtral. Ces pièces – au nombre de 25, auxquelles il faut ajouter des récits, des articles, des essais, un livret d’opéra, l’adaptation d’une pièce de Crébillon, et un imposant journal – semblent toutes plus ou moins répondre à cette citation de Schopenhauer qu’il mentionne dans sa maîtrise dont le sujet est « Théâtre et pouvoir en occident » : « Ce sont toujours les mêmes personnages qui paraissent, ils ont les mêmes passions et le même sort ; les motifs et les événements varient, il est vrai, dans les différentes pièces, mais l’esprit des événements est le même. » L’accueil de ses pièces, de son vivant, connaît les aléas dont souffre, dans l’institution théâtrale française, la création d’œuvres contemporaines, et sans le soutien et la fidélité des infatigables promoteurs d’auteurs que sont Micheline et Lucien Attoun à Théâtre Ouvert – en dépit parfois de leurs doutes – l’incontournable étape d’une réception parisienne n’aurait sans doute pas eu lieu. Même lorsque Jean-Luc Lagarce s’installe à Paris à la fin des années quatre-vingt – après plusieurs années de va-et-vient entre la capitale et Besançon –, ce sont ses mises en scène d’auteurs reconnus, montés avec sa compagnie, qui lui permettent le plus clair du temps de trouver l’argent nécessaire à la création de ses propres pièces. Rares sont les metteurs en scène français qui se sont emparés de ses œuvres avant sa mort, en 1995.

L’œuvre de Jean-Luc Lagarce a un thème récurrent, celui du fils qui revient auprès des siens pour leur annoncer – ou se voir incapable de le faire – sa mort prochaine. Même si le lien de cause à effet n’est pas toujours concomitant, Jean-Lagarce vit les sept dernières années de sa vie en sachant atteint du virus du SIDA, en spéculant sur sa disparition programmée. Au printemps 1990, grâce à une bourse de la villa Médicis hors les murs, il s’installe pour trois mois à Berlin où il rédige – habité par l’œuvre d’Hervé Guibert – Juste la fin du monde, projet vieux de deux ans, qui devait d’abord s’appeler Les Adieux (titre également de son unique roman inédit), puis Quelques éclaircies, et dont l’accouchement sera difficile. Dans son journal, on peut lire, à la date du 7 mai 1990 : « Je tente d’une manière assez volontaire et quasiment désespérée de travailler sur Quelques éclaircies. J’ai dû recommencer dix fois le début, mais ce n’est pas brillant. J’ai tué le père ce matin et chacun sait que c’est la meilleure chose à faire. » La première ébauche de la pièce comprenait en effet le Père, la Mère, la Sœur, l’Ami du Fils et le Fils. L’Ami du Fils disparaîtra comme le Père, laissant la place au Frère et à la Belle-Sœur dans la version finale. Mais une autre version, plus ample – Le Pays lointain, achevé une semaine avant sa mort – convoquera tous les membres de la famille biologique et de la famille d’élection. Juste la fin du monde et Le Pays lointain se terminent par le même monologue du Fils, qui se rappelle avoir marché une nuit sur une voie ferrée dominant une vallée et qui regrette de n’avoir pas, alors, poussé « un grand et beau cri ». Dans son journal, on lit, à la date du 3 juin 1990, alors qu’il est toujours à Berlin : « De Cioran, et ce pourrait désormais me servir de devise : « S’il me fallait renoncer à mon dilettantisme, c’est dans le hurlement que je me spécialiserais. » À son retour de Berlin, il commence à diffuser la pièce, qui compte parmi les plus belles, les plus achevées, de toute son œuvre ; très rares sont ceux qui la comprennent et l’acceptent.

Après la mort de Jean-Luc Lagarce, François Berreur, son exécuteur testamentaire, va travailler à la reconnaissance, posthume, de son œuvre. Ce travail méticuleux et obstiné, appuyé sur la maison d’édition Les Solitaires Intempestifs fondée par Lagarce lui-même, portera rapidement ses fruits. Juste la fin du monde est créé par Joël Jouanneau au tournant du siècle. Le monde du théâtre français ouvre les yeux sur cette œuvre d’une immense poésie. Aujourd’hui, Jean-Luc Lagarce est, à juste titre, l’un des auteurs français les plus admirés et les plus joués dans son pays et à l’étranger.

Laurent Mulheisen

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